Re: Question a)
Date: le 29 juin 2006 à 09:50
Auteur : Jacques Dewaegenaere - Président
pour Ligue Wallone pour la Santé Mentale
Date : 29 juin 2006
La Ligue Wallonne profite de cet e-colloque pour s'inquiéter de l'usage, souvent implicite mais omniprésent, du terme de Soin : offre de soins, dépendance, évaluation, réseau, accessibilité, usagers, droits. C'est évidemment toujours du soin, du soignant, du soigné qu'il s'agit. Son usage est devenu tellement banalisé qu'on en viendrait à oublier sa polysémie qui n'est pas sans effet, loin s'en faut, sur les idéologies et les politiques que l'on veut défendre dans le secteur.
Pour faire court, et c'est certainement le souhait des initiateurs de ce colloque, le Soin dans le champ de la Santé Mentale pourrait se répartir selon trois modèles au moins :
Le premier modèle, certainement celui qu'il nous est invité le plus couramment d'adopter est le modèle Organo-Médical. Ici, pas de discontinuité entre le corps et l'âme, les patients sont des malades et la souffrance psychique relève d'un dysfonctionnement essentiel et curable, même si on est en droit de se demander de quoi exactement il s'agit de guérir : de sa souffrance, de sa douleur, même si ce sont là des choses qui dans bien des situations sont précisément les témoins d'une très juste et légitime sensibilité. Qui ne souffrirait d'un échec, d'un deuil, d'un espoir déçu, d'une incurable déception, d'un environnement social sans avenir, . ? On pourrait en énumérer des légions qui ne nous convaincraient pas plus qu'il s'agit de Maladies. Tordons donc le cou à cette affirmation de l'OMS définissant la Santé comme « un état total de bien-être ». De plus, nous pouvons croiser tous les jours des Sujets sans plainte : toxicomanes, couples fusionnels, alcooliques, dont on ne peut pas vraiment dire que les vies soient des réussites.
L'extrême de ce modèle est à trouver dans l'ineffable DSM IV qui propose dans son échelle d'évaluation globale du fonctionnement une cote maximale à « un Sujet sans symptôme, jamais débordé par les problèmes rencontrés, avec un niveau supérieur de fonctionnement » (voir page 38), modèle peu enviable s'il en est.
Nous pourrions proposer un deuxième modèle dans le glissement observé de certaines de nos pratiques vers l'Aide Sociale. La question n'est pas de désavouer l'assistance sociale aux démunis, aux défavorisés, aux laissés-pour-compte. On pourrait d'ailleurs s'irriter devant une nouvelle tendance qui est d'adresser presque automatiquement les victimes de malheurs sociaux, professionnels, privés ou collectifs, aux psys « pour aider à encaisser le coup ». Faut-il au demeurant l'encaisser ?
Une idée funeste subsiste néanmoins que si l'environnement était à la hauteur les choses se passeraient bien : un petit document en provenance du Québec (1993) illustre fort bien ce point de vue : logements à prix modiques, emplois stables, revenus suffisants, accès au marché du travail, éducation non sexiste, garde d'enfants, réduction de la pollution (sic), etc., voilà, entre autres, autant de facteurs supposés améliorer la Santé Mentale. Et donc si le Sujet est souffrant, c'est que le milieu ne correspond pas à ce que à quoi ledit Sujet est sensé avoir droit. Remarquons généralement que le milieu le plus généralement inadéquat est, d'abord et avant tout, le milieu familial avec ses conflits de génération, de couple, ses déceptions, ses ruptures, ses révoltes. Selon ce modèle, largement environnemental, le Soin consisterait à assurer une harmonie entre le Sujet et son entourage proche et moins proche : un monde qui enfin répondrait à nos attentes. Tyrannie du confort et du cocooning.
Un troisième modèle serait celui de l'Orthopédagogie. Ici, les errements sinon les erreurs de nos vies, nos souffrances s'expliquent par notre ignorance, par un défaut de savoir. D.-R. DUFOUR, dans son ouvrage « Folie et Démocratie » (Gallimard, 1996) invite à considérer le Sujet moderne comme un « Sujet supposé ne rien savoir ». L'Homme moderne est victime de son ignorance comme dans les exemples, plus ou moins connus, qu'il propose - une femme qui avorte spontanément après avoir vidé une bouteille de whisky, un homme qui sèche son chien dans le four à micro-ondes ! Paralysies, pannes de tous genres, pertes d'initiative et donc Sujet-Victime d'un manque d'information. Sujet qui une fois soutenu, informé, coaché et correctement assisté par le spécialiste ad hoc saura ce qu'il a faire et à dire et ne connaîtra plus les affres de l'hésitation, de l'incertitude et du doute.
Que pourrait-on dès lors soutenir dans ce champ de la Santé Mentale qui tend à ce point à se fondre et à se confondre au point d'égarer sa spécificité propre ? Qu'est-ce que les intervenants, les psys, les psychothérapeutes . et nos décideurs auraient à soutenir qui soulageraient ceux là même qui nous consultent ?
En évoquant les trois modèles précédents, on peut percevoir une certaine communauté puisque dans les trois cas, nous retrouvons un humain victime d'une maladie, victime d'un environnement inadéquat, victime de son ignorance. On pourrait ajouter victime de son enfance, de sa famille et des événements. Suivons quelques temps Alain Finkelkraut, disciple de Lévinas, dans « la Sagesse de l'Amour » (Gallimard - Folio essais, 1984). Lévinas plaide pour la responsabilité humaine, il définit « le Sujet humain par sa résistance au conditionnement. Plutôt que de l'innocenter en l'enchaînent à un déterminisme qu'il ignore ». « Rendre à l'homme le pouvoir de s'arracher à son contexte, de rompre avec le système qui lui indique sa place dans l'Être ». Plus loin (page 118), « la dimension du psychisme s'ouvre sous la poussée de la résistance qu'oppose un Être à sa totalisation. Il est le fait de la séparation radicale ». Comment mieux dire que notre probable spécificité consisterait à soutenir ou à provoquer ce qui constitue ce sujet humain c'est-à-dire un refus permanent d'être déterminé, que ce soit par le Social, par sa famille, par ses hormones et autres neuro-transmetteurs, même par un complexe d'Odipe mal ficelé. Non pas que ces facteurs soient inexistants, bien au contraire, mais tout cela étant, ledit Sujet n'a jamais à ce confondre avec ce qui pourrait le figer et finalement décider à sa place. Ici, Soigner consisterait bel et bien en un travail de restitution de la responsabilité de chacun dans sa vie, de l'obligation de s'avancer sans trop savoir. Nous sommes ici aux antipodes d'une victimisation qui ex-cuse, étymologiquement, « sort de la cause » (le terme est de Lévinas), et fixe chacun même douloureusement dans une vie qui ressemble furieusement à un destin programmé, sinon à un voyage organisé.
Si le champ de la Santé Mentale soutient une spécificité essentielle c'est dans le sens d'une réfutation. Réfutation des causalités implacables, fussent-elles les plus philanthropiques, réfutation de l'objectivation et du réductionnisme. En soutenant cette résistance, le secteur de la Santé mentale pourrait constituer un bastion, un des derniers dans notre monde du prêt-à-penser où chacun pourra encore objecter à sa réduction en tant que malade, victime, traumatisé, diagnostiqué, codé, exclus, chômeur, pédophile, psychotique.
Perte d'être d'un côté, gain de créativité et de liberté de l'autre.