Re: Question a)
Date: le 29 juin 2006 à 04:40
Les principaux services de santé mentale en Région wallonne sont les hôpitaux psychiatriques. Je ne joue pas sur les mots. L'appellation est même devenue officielle sur le site de l'INAMI (http://inami.fgov.be/care/fr/mental-health/index.htm). Ces hôpitaux psychiatriques détiennent la majeure partie des ressources financières et en personnel. Ils occupent une position dominante tant sur le plan symbolique qu'au niveau des pratiques.
Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas ancrés dans une référence au territoire. Nous pourrions plutôt dire qu'ils déterritorialisent les personnes, leurs liens sociaux et affectifs. Certains estimeront cette distanciation utile. Elle permet souvent un apaisement des personnes en souffrance et de leurs entourages. Mais cette déterritorialisation fait toujours courir le risque de détacher ces personnes de leur situation singulière, de leurs ancrages familiers, de leur habitat, de leurs relations affectives et du champ des activités collectives, culturelles, éducatives ou économiques.
Une politique de santé mentale devrait nous inviter à assumer le risque inverse : celui du trouble et de la tristesse qui s'introduit en chacun d'entre nous quand la souffrance nous heurte à la difficulté voire à l'impossibilité de vivre ensemble ; celui de l'émerveillement et de la joie quand les personnes confrontées à la souffrance se risquent dans un dialogue et une controverse constructive sur leurs modalités de vie collective.
Voici donc 7 propositions troublantes susceptibles d'introduire des controverses profitables à tous les habitants d'un territoire :
1. La proximité avec les habitants d'un territoire est un vecteur essentiel de l'aide et des soins dans le milieu de vie. Un territoire humain doit permettre les déplacements des intervenants sur les lieux de vie et un accès aisé des usagers vers les services de santé mentale. Des territoires de 50 000 constituent une limite, sans doute déjà trop large en milieu rural.
2. L'accueil est une base primordiale de la rencontre avec les personnes en souffrance. Accueillir est un support pour prendre soin d'autrui. Il doit pouvoir être informel ou aléatoire car nous ne savons pas toujours formuler ce qui nous arrive dans la souffrance et ce que nous pouvons attendre d'une rencontre de soin. Le « rendez-vous » de telles rencontres doit tenir compte de l'imprévisibilité possible de la détresse. Chaque service de santé mentale d'un territoire doit pouvoir accueillir ces personnes en continu, tous les jours, 24 h sur 24.
3. Le territoire est une surface de la vie quotidienne. Nous y circulons, nous entrons dans des lieux différenciés pour y déployer des activités collectives ou solitaires, pour prendre soin de sa demeure et de sa famille, pour se perdre ou rêver. Accompagner dans cette vie quotidienne met le soignant dans un rôle de compagnon. Avoir des compagnons est un fondement du vivre-ensemble. Les services de santé mentale doivent encourager ce type de lien, chercher dans les entourages naturels ou professionnels ceux qui pourraient jouer ce rôle. Parfois, ils doivent temporairement suppléer à cette absence. Inscrire la fonction d'accompagnement dans les pratiques des services de santé mentale permet de nous interroger sur les liens de solidarité, de complicité ou d'amitié qui se tissent sur un territoire.
4. Le territoire permet de donner un cadre pour une position humaniste : le souci de la dignité de chacun dans la communauté. En terme politique, nous pourrions dire les droits de chacun. Les services de santé mentale devraient s'adresser à une population dans son ensemble sur un territoire délimité. La responsabilité territoriale ne s'applique pas seulement aux problèmes définis sur la base d'une symptomatologie, mais plus ouvertement à l'existence-souffrance des personnes dans la communauté. Cela implique d'assumer toute la « demande psychiatrique » du territoire sans sélection quant à la gravité des situations et de développer une tension qui déjoue le renvoi aux structures d'hospitalisation. La responsabilité territoriale exige une vigilance constante pour ne pas abandonner les personnes dont les souffrances sont les plus difficiles à aborder et d'analyser les fondements institutionnels des échecs thérapeutiques dans le milieu de vie. Nous devrions partir à la recherche d'une définition et d'une inscription plus explicite de ce devoir des services de santé mentale.
5. La crise a souvent un rôle central qui peut être mis à profit pour permettre des changements dans les situations. Pour assurer le maintien dans le milieu de vie et éviter les hospitalisations, il faut prévoir une organisation et des moyens qui puissent répondre aux détresses dans un délai en rapport à l'urgence de la situation (éviter les listes d'attente, les filtres bureaucratiques, .) et qui rendent possible la mise en place d'un suivi intensif. En plus de l'accueil, les services de santé mentale pourraient exercer une fonction d'hospitalité. Cette hospitalité serait disponible 24h/24h en proposant un hébergement transitoire. Cette option permettrait à l'usager et son entourage de rester en contact avec la même équipe de soins même dans les situations de crise les plus difficiles. Chacun reste en lien direct avec son environnement familier, préserve son rôle, ses compétences et les risques d'introduire un nouveau statut de malade ou une stigmatisation peuvent être réduits au minimum.
6. Les personnes en souffrance et l'ensemble de la communauté ont besoin d'ateliers d'innovations sociales. En complément des services de santé mentale de « base », il est essentiel de créer des structures accessibles qui permettent de relier les personnes en souffrance dans des enjeux collectifs en matière de travail, de culture, de formation, d'éducation à la citoyenneté. Ces dispositifs constituent des espaces de reconnaissance et de luttes pour les droits quand ceux-ci ne sont pas respectés dans les structures collectives actuelles de la société.
7. Le territoire peut être l'occasion d'une proposition de paix et de cohérence soignante. Nous devrions disposer d'un cadre législatif qui permette de rassembler au sein d'un même pouvoir organisateur l'ensemble des services actuels de santé mentale qui souhaitent développer un service public intégré : les hôpitaux psychiatriques, les maisons de soins psychiatriques, les initiatives d'habitations protégées, les centres de rééducation fonctionnelles, les services de santé mentale, etc. Ce cadre légal aurait comme finalité la mise en place des stratégies et des structures qui répondent aux besoins en santé mentale de la population du territoire. Il permettrait notamment la reconversion des moyens financiers et du personnel des hôpitaux psychiatriques vers une diversité de services dans le milieu de vie.
Olivier Croufer, directeur du Siajef, Service intégré d'aide et de soins psychiatriques dans le milieu de vie, sur une partie du territoire du la ville de Liège.