Re: Personnes âgées
Date: le 29 juin 2006 à 03:47
Bonjour à tous,
Je m'associe aux réflexions de mes collègues, très justes ! et souhaite apporter une contribution à ce débat, si heureusement proposé.
Faire un mot-clé "personnes âgées" nécessite en premier lieu de comprendre en quoi ce public cible pourrait être spécifique. Il est notoire que la question de la catégorisation sur base de critères tels que l'âge ou la situation socioprofessionnelle est inadéquate, en raison entre autres de la très grande hétérogénéité de la population âgée.
De façon générale, les personnes âgées, même si elles ne sont pas nombreuses à s'adresser à un service de santé mentale, sont des adultes âgés pour lesquels les approches thérapeutiques classiques sont parfaitement valides. Cependant comme le souligne le message ci-dessus, peu de personnes âgées consultent directement les SSM: ce n'est pas "dans leur culture" dit-on souvent; c'est exact, bien qu'il nous semble que les personnes âgées deviennent familières avec ces idées par le biais précisément des enfants et petits-enfants qui y recourent. Mais ce n'est parfois pas non plus dans la culture des intervenants de première ligne et/ou des proches: les mécanismes de banalisation et/ou de médicalisation sont fréquents, réduisant le recours potentiel aux soins de santé mentale. Et largement plus souvent, les professionnels de première ligne n'identifient pas les problèmes de santé mentale, faute d'être suffisamment sensibilisés à ces questions. Nous le constatons régulièrement dans les rencontres de réseau que nous organisons avec les travailleurs de terrain, qui se déclarent souvent très démunis, tant du point de vue théorique que pratique (le "que faire ?").
Par contre, une clinique spécifique nous paraît nécessaire dans les situations où les personnes âgées relèvent d'un vieillissement péjoré, où la dépendance fonctionnelle et/ou psychique et les pathologies spécifiques du grand âge requièrent une expertise particulière des soignants. Par exemple, la délicate étape du "placement" en maison de repos est l'une de ces situations difficiles; la maltraitance à domicile de parents âgés gravement dépendants sur le plan fonctionnel, l'apparition de démence, . en sont d'autres, moins rares qu'on le pense. La demande d'aide est alors le plus fréquemment formulée par un membre de la famille ou un intervenant professionnel et non la personne âgée elle-même. En effet, les évolutions pathologiques du vieillissement, en ce qu'elles ne permettent plus à la personne âgée d'assurer seule la réalisation de son devenir, entraînent l'implication incontournable d'un réseau d'aidants, qu'ils soit constitué de professionnels et/ou de proches, avec les conséquences fréquentes et souvent dramatiques d'épuisement physique et/ou psychique de ces derniers ainsi que les risques d'éclatement du réseau (multiplicité des intervenants, hypercomplexification de la situation, conflits inter-réseaux). Nous constatons dans nos formations à quel point les intervenants, confrontés à des fonctions lourdes et peu valorisées (ces soignants ont affaire à temps plein dans leur vie professionnelle aux plus âgés, aux plus fragiles, aux plus handicapés..avec des issues systématiquement difficiles) restent démunis en termes de ressources professionnelles. Par exemple, des soignants en souffrance dans une maison de repos car un des résidents est agressif et tous se désespèrent et s'angoissent sur ce qu'ils ne font pas bien qui rend ce résident farouchement hostile à toute activité. Le mythe des soignants est mis à mal, car ils sont insuffisamment formés à leur propres dérives et fantasmes de "bons" soignants et la personne en question était simplement un vrai caractériel...
Nous soutenons que l'aide en santé mentale des personnes âgées souffrant d'un vieillissement pathologique doit être multipôles:
- augmenter l'accessibilité des soins de santé mentale à la population âgée institutionnalisée en MR(S) ou confinée au domicile ou ayant des problèmes de mobilité est à notre sens une priorité (cf mot-clé accessibilité: pas de psys en MR(S), difficile d'obtenir un psy à domicile...) Il y a là une injustice sociale avérée. Les moyens alloués par les pouvoirs publics pour ces interventions sont trop faibles en regard des besoins et les évaluations se référant à la productivité (nombre de consultations) non pertinentes pour ce type de travail...Le temps à consacrer au travail de terrain est de surcroît -dans la majorité des cas - un temps non rémunéré et non valorisé sur le plan professionnel. Or rencontrer tous les intervenants sur le terrain sera plus facile à réaliser que de faire venir tout le monde au SSM, mais le psy du SSM y aura passé l'après-midi...
- une formation sérieuse en santé mentale des intervenants de terrain non spécialisés en santé mentale (aides familiales, aides-soignantes, AS, infirmières...) reste une question primordiale: dans ce secteur, la qualité des soins peut en être directement et fortement affectée. Des lieux de parole et des formations devraient être une priorité (pas seulement un petit plus de temps en temps), pas seulement une formation scientifique, mais aussi axée sur la tolérance, la compréhension du sens de ce qui se passe, et les questions de responsabilité (par exemple quant aux troubles du comportement des personnes âgées et des soignants.).
- le soutien par les pouvoirs publics de l'expertise et de la pratique clinique spécifique dans le secteur du vieillissement pathologique apparaît tout aussi importante; que ce soit la formation de professionnels en santé mentale ou la question de l'accès aux ressources. Le problème récurrent de la méconnaissance des ressources existantes à l'heure de la multiplicité des accès potentiels à ce type d'information (internet, annuaires, lignes gratuites.....) témoigne de ce que la bonne connaissance des ressources ne se réduit pas à une liste d'adresses mais nécessite une méta-connaissance du contexte du secteur qui est rarement co-dispensée. Nous tentons actuellement de réaliser ce pari difficile par la constitution d'un prototype "goal-oriented" de cadastre des ressources en santé mentale dans le Brabant Wallon.
Isabelle Neirynck
Equipe SAMRAVI (Mission spécifique "Personnes âgées", subsidiée par la Région Wallonne)
SSM de Louvain-la-Neuve