Contactez par nos soins, Ariste Wouters, du service de prévention La Teignouse, nous a fait part ses réflexions par rapport au territoire et au temps.
. Comment penser la « programmation territoriale stratégique et solidaire » ? On observe que la question du bien-être individuel et collectif, ou plus ponctuellement, qu'une même situation ne peut être solutionnée durablement par un seul secteur. La réalité appelle le plus souvent une approche globale et intégrée, c'est-à-dire nécessitant une intervention croisée. On constate aussi que « découpage administratif et territoire diffèrent ». C'est à dire qu'un acteur de terrain couvre parfois une zone géographique plus large que prévue ou plusieurs acteurs émanant parfois d'horizons institutionnels différents travaillent avec des missions similaires sur un même territoire. Dès lors, quelles problématiques doivent être traitées à quel niveau ? Avec qui travailler et comment ? Quels modèles de coordination locale et sous-régionale font leurs preuves ? Quels outils mobiliser ? Comment inciter les acteurs locaux à collaborer davantage ? Comment structurer les rapports avec les autres acteurs ?
Ariste Wouters - Tout d'abord, je voudrais rappeler que le milieu rural est plus pauvre en ce qui concerne le nombre d'acteurs associatifs et politiques que le milieu urbain. Par exemple, par rapport aux toxicomanes, on doit intervenir dans différentes communes, car le nombre d'associations est restreint.
Dans l'intérêt des gens, il faut regrouper les acteurs au sein d'une coordination supra-locale pour être plus efficace au niveau des demandes. Comment ? On a mis autour de la table les pouvoirs publics et les associations. Cela représente onze communes aujourd'hui, soit tout le Condroz liégeois et la vallée de l'Ourthe-Amblève. Il faut essayer d'arrêter d'opposer le public à l'associatif. S'il y a opposition, je suis convaincu que les usagers vont en faire les frais.
Outre mettre les communes autour de la table, avec les CPAS, qui ont des missions spécifiques, on a réflechi à ce qu'on peut faire ensemble. Par exemple, on a créé une école de consommateurs dans un partenarait qui regroupe les onze CPAS et la Teignouse. Et ça marche bien. En moyenne, la participation se monte à 30-40 personnes par séance (une par mois), en plus des intervenants. Ca c'est un outil !
Une autre approche consiste à se servir d'outils du monde urbain et de les adapter au monde rural. Exemple : les éducateurs de rue. Cela ne veut pas dire qu'ils vont travailler dans la rue - surtout dans des villages -, mais là où les jeunes se regroupent : aux arrêts de bus, sous un pont... On a aussi mis en place des « espaces-jeunes» dans chaque commune. Ce ne sont pas des Maisons de jeunes, mais des locaux mis à disposition par les communes, qui sont accessibles lors les éducateurs de rue passent. Après un certain temps, les jeunes peuvent être autonomes, mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. Il faut prendre le temps.
Un autre outil encore est le bus qu'on a acheté pour faire des permanences mobiles dans les cités sociales, dans les campings ou les domaines, ou encore comme outil de prévention dans les bals (éthylo-test, préservatifs, thermos de café, bouteille d'eau...). C'est l'idéal pour couvrir un territoire qui fait en gros 70 km de long sur 38 km de large. En moyenne, sur un bal de 800 jeunes, 200 à 300 passent dans le bus pour faire un break, vérifier s'ils n'ont pas trop bu... Le projet a nécessité la collaboration de tout le monde : la commune, la police (qui ne débarque pas dans le bus), les organisateurs de bal, les services de sécurité des bals, le disc-jokey qui fait de la pub pour le bus...
. Enfin, par rapport au temps : Comment passer de l'urgence à un travail sur les facteurs à l'origine des problèmes des usagers ? Quelle est la durée admise pour les dispositifs d'insertion ? Combien de temps faut-il pour un parcours individuel ? Les temporalités ne sont en effet pas les mêmes lorsqu'on se place au niveau individuel, institutionnel ou politique.
Ariste Wouters - La notion de temps est importante. On a très peu d'urgence dans l'équipe, mais il y a toujours une permanence. Les gens peuvent nous appeler 24h/24. On va toujours à deux travailleurs de terrain. C'est quoi l'urgence ? C'est la maltraitance sous toutes ses formes, une overdose, un suicide... Par exemple, quand il s'agit d'expliquer à des enfants le suicide de leurs jeunes parents. On y va avec des proches, plus pour soutenir les proches, être une présence qu'un acteur.
Pour le reste, on a le temps. J'insiste souvent là-dessus. Il faut prendre le temps des gens. C'est leur rythme qui compte, par le nôtre. Dans les campings et les domaines, on a trois catégories : les amoureux de la nature, les accidentés sociaux et les naufragés sociaux. Avec ces derniers, si on va trop vite, on about it a un nouvel échec. Et c'est encore pire.
On ne doit pas résoudre le problème des gens, c'est eux qui doivent le résoudre, en se servant de leurs ressources par de leurs manques. Même si ça prend trois mois au lieu de 10 minutes. Après, ils se sentent plus forts, ils sont plus forts.
Maintenant, il faut expliquer cela aux politiques. Or leur mandat est limité dans le temps. Donc, on a difficile à leur faire comprendre. Mais cette remarque vaut aussi pour les parents de jeunes consommateurs de drogues. Ils veulent qu'on les guérisse tout de suite. Mais s'ils ont mis 10 ans à se foutre en l'air avec de l'héroïne, il faudra 10 ans, voire plus, d'accompagnement régulier pour qu'ils s'en sortent. C'est un constat partagé par de nombreux médecins qui se sont occupés d'usagers de drogues.
. Comment (mieux) concilier le temps des usagers et le temps des pouvoirs publics ?
Ariste Wouters - C'est une bonne question. Il faudrait mettre sur pied un panel d'hommes politiques, de gens de l'administration et d'intervenants de terrain pour dégager des pistes de solutions. Chez nous, même les directeurs doivent avoir une pratique de terrain au moins à tiers temps. C'est pour ça qu'on dit de La Teignouse qu'on ne nous voit pas souvent en réunion, mais c'est normal, on travaille, on est sur le terrain.
Propos recueillis par Baudouin Massart
Modérateur E-Colloque
Si vous souhaitez en savoir plus sur La Teignouse, consultez le cahier Labiso qui lui est consacré :
http://www.labiso.be/html/ebooks/teignouse.html