Le travail social en évolution (Bernard Antoine)
Date: le 22 novembre 2005 à 05:11
Dans l'e-colloque "évaluation", Bernard Antoine retraçait de manière fort intéressante l'évolution de la profession de l'assistant social.
Baudouin Massart
Modérateur E-Colloque
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L'assistant social, une profession en évolution.
Si le titre d'assistant social est consacré légalement depuis 1945, le contexte socioéconomique et les pratiques du travail social ont fortement évolué.
La FEWASC définit la mission de l'assistant social en ces termes : « l'assistant social a pour mission de garantir le respect de la dignité humaine individuelle et collective, afin que chacun puisse satisfaire adéquatement ses besoins vitaux : physiques, psychologiques et existentiels. Observateur privilégié des réalités sociales, il est appelé à en dynamiser l'évolution dans le sens de plus de justice, d'humanité et d'équité ».
Cette définition amène bien évidemment des commentaires quant à l'évolution de l'aide à apporter. La perception des besoins vitaux à la personne suit l'évolution de la société et provoque de nouvelles formes d'aide. Le phénomène du surendettement est largement induit par la valorisation de la société de consommation centrée sur l'individualisme-roi. La grandeur de l'individu semble s'évaluer aux biens matériels dont il dispose. De même, la perception de la notion de dignité humaine est en perpétuelle évolution.
Evolution de la notion d'assistance sociale
Ainsi, la littérature en sciences humaines nous montre combien l'idéologie sous-tendue par les politiques sociales a évoluée en 50 ans. MONDOLFO nous indique que nous sommes passés d'une logique du « faire pour » à celle de « faire avec » et aujourd'hui du « faire durable ».
Le faire pour s'inscrit dans une vaste croisade contre la pauvreté. Juste après la guerre, le plan Marshall donne des moyens à l'Europe pour sa reconstruction. Le plein emploi permet de limiter considérablement l'exclusion professionnelle et l'aide sociale se cantonne dans des domaines très précis tels que les personnes handicapées et malades, les personnes sans qualification ne pouvant intégrer valablement le marché de l'emploi ou encore l'aide à l'enfance. L'aide sociale a pour vocation de régler les problèmes sociaux par le don financier. C'est dans ce contexte que seront instaurées de grandes législations : l'assurance maladie invalidité (1963), l'aide aux personnes handicapées (1963 création du Fonds National de Reclassement des Personnes Handicapées, .) et plus tardivement, le minimex (1976). C'est également l'époque de la création d'un certain nombre d'associations caritatives diverses. A cette époque, l'aide sociale est largement cloisonnée ; chaque secteur se confine à une action particulière sans réelle coordination avec pour conséquence une tendance au maintien de l'aidé dans un système de dépendance. L'aide sociale est principalement basée sur des fondements de la psychologie. Le travail social individuel, centré uniquement sur la relation « aidant - aidé » est valorisé. L'idée qui transcende le travail social est fondée sur le principe de l'individu victime des dysfonctionnements de la société et dont sa réalité singulière nécessite un travail sur l'individu pour compenser les carences de la société. Celle-ci a donc le devoir de combler ses défaillances par l'offre d'une assistance le plus souvent financière. S'opère ainsi un renforcement du dispositif de la sécurité sociale. A ce stade, l'assistant social est limité à un rôle de « distributeur d'aides financières » et de « faiseur » de droits subjectifs.
Le faire avec suit l'évolution sociétale, notamment l'apparition de la crise économique des années 70. Le CPAS s'installe en 1976 en proposant déjà des méthodes de travail axées sur la responsabilisation de l'aidé. La loi du 8 juillet 1976 organique des Centres Publics d'Aide Sociale, par le fait de l'engagement d'au moins un assistant social par Centre Public d'Action Sociale, va provoquer un effet exponentiel à la professionnalisation de l'aide sociale caractérisée par une plus grande prise en compte des populations aidées et de leurs capacités intrinsèques à se développer. Dans le même temps, nous observons un transfert de la solidarité familiale vers la solidarité institutionnelle. Cela corrobore l'importance de créer des services sociaux capables d'organiser cette solidarité. La formation se centre davantage sur des théories empruntes de l'économie ou de la sociologie. Le travail social de groupe ou collectif est valorisé. C'est la mise ensemble de personnes vivant la même réalité qui permet à l'individu d'être collectivement confronté à ses problèmes et de les résoudre. Parallèlement, le statut de l'assistant social se modifie. Il devient l'accompagnateur social et développe des méthodologies centrées sur la guidance tant individuelle que collective. La sécurité sociale délègue une partie de ses missions de protection sociale vers l'assistance publique. L'assistant social s'inscrit dans une démarche d'éducation permanente (mouvements féminins, actions en milieux ouverts, maisons de quartier, .).
Le faire durable s'inscrit dans les théories de l'écologie politique qui associe trois piliers essentiels : le pilier économique, le pilier social et le pilier environnemental. Ce dernier ne doit pas être compris au sens strict du terme, c'est-à-dire la sauvegarde de la nature, mais bien dans son aspect durable. La société a le devoir aujourd'hui de réduire les exclusions et favoriser une intégration de l'ensemble des citoyens dans une perspective de maintien du système social pour les générations futures. Les politiques sociales doivent envisager un ensemble de mesures dans toutes les matières afin d'aboutir à une cohésion sociale. Ainsi, les politiques de logement social, d'insertion au travail, d'éducation ou encore d'accueil de l'enfance doivent être réfléchies en regard aux générations futures. A ce niveau, l'assistance sociale n'est plus une simple régulation individuelle d'une problématique, mais devient un régulateur de la société. Le travailleur social devient l'acteur privilégié de l'effort d'intégration sociétal. En ce sens, les profils des travailleurs sociaux se diversifient. Les actions ne se limitent plus à l'octroi d'aides financières ou à l'obtention de droits subjectifs mais doivent générer elles-mêmes de nouvelles formes d'aides financières ou de nouveaux droits. Le travailleur social passe de l'intervention assistancielle à l'économie sociale. Il devient non plus seulement un acteur social mais également économique. Le remplacement du minimex par le revenu d'intégration est une illustration intéressante de ce passage du social à l'économique.
De manière générale on peut considérer que la profession de l'assistant social a évolué d'une attitude purement curative à une attitude préventive avec, entre les deux, un travail sur le présent. Cette évolution schématique s'observe également dans le contexte sociopolitique du développement de l'action sociale (voir chapitre 3).
La déprofessionnalisation de l'assistant social
La complexité du système de l'aide sociale induit une nécessaire multidisciplinarité dans la réponse donnée aux situations sociales et engendre une forme de déprofessionnalisation de l'assistant social qui cède son « monopole » de l'aide sociale à d'autres professionnels.
Ainsi par exemple, si la loi du 8 juillet 1976 organique des Centres Publics d'Aide Sociale impose l'engagement d'un travailleur social diplômé assistant social, l'observation indique que de nombreux autres professionnels gravitent autour de lui justifiant de profils très divers : éducateur de rue, psychologue attaché au service d'insertion, juriste intervenant en médiation de dettes, personnel polyglotte chargé de l'accueil des candidats réfugiés, économiste gestionnaire d'initiatives d'économie sociale ou encore technicien encadrant les stagiaires en réinsertion.
HAMZAOUI nous rappelle ce déplacement progressif du cadre de référence de l'activité des intervenants professionnels et principalement des travailleurs sociaux, qui tend à passer d'une intervention sectorielle-catégorielle à un mode d'intervention globale et intersectorielle, d'une programmation pluriannuelle à un projet ciblé et expérimenté, d'un travail à long terme à un résultat immédiat et évaluable. Ce déplacement référentiel s'accompagne d'une polyvalence des tâches qui amène à dire que nous avons besoin de nouveaux profils professionnels du social caractérisés par une multiplicité d'appellations professionnelles qui font appel à des savoirs théoriques, des pratiques professionnelles et des modes d'interventions diversifiés, relevant de la politique d'insertion, de l'aménagement urbain, de la gestion, du développement local, de la lutte contre l'insécurité urbaine, .
MONDOLFO corrobore cette pensée en précisant que la crise porte sur les qualifications mises en ouvre et le type de relation entretenue avec les usagers. Selon l'auteur, obéissant au modèle clinicien-réparateur (faire pour), le travail social avait développé, à une époque où les moyens étaient faibles, une pratique relationnelle-langagière (relation d'aide) adossée à des aides matérielles et financières. Aujourd'hui, la situation a considérablement évolué puisque l'Etat a créé de nombreux dispositifs à destination des personnes en difficulté. Le rôle des assistants sociaux se mue en une fonction plus administrative. Leur intervention porte de plus-en-plus sur l'instruction de dossiers d'accès ou de renouvellement des droits ou des secours (aides financières, bons pharmaceutiques, tickets alimentaires,.). Les organismes de sécurité sociale (caisses de chômage, office des pensions, .) participent indirectement à ce phénomène en tardant à donner les allocations ou autres droits. Les usagers placent les assistants sociaux devant l'obligation de multiplier le nombre d'interventions et par là, le nombre d'enquêtes sociales et démarches administratives.
En outre, la politique d'information sur les droits a pour effet négatif d'être parcellaire et d'induire, chez l'usager, l'impression de ne pas bénéficier de tous les droits auxquels il peut prétendre. De ce fait, l'usager force l'assistant social à effectuer certains actes parce qu'il en a entendu parler. En ce sens, l'application de la charte sociale entraine l'obligation pour l'assistant social de traiter le dossier et de formuler une décision même si celle-ci est dès le départ connue comme négative. Ainsi, la nature de la relation entre l'usager et l'assistant social change, puisque le premier a la possibilité de « commander » le travail au second.
Ces quelques éléments témoignent d'une forme de dévalorisation vécue par l'assistant social dont le champ d'intervention se réduit faisant place à d'autres professionnels pour l'action sociale.
C'est à travers l'insertion professionnelle que ce phénomène de déprofessionnalisation de l'assistant social se marque le plus. L'insertion sociale, qui devient le vecteur principal de développement de toute politique sociale, induit une pratique qui devient de moins en moins compatible avec le travail social tel que présenté. Depuis les années 90, les modes d'organisation de l'aide sociale se sont adaptés à l'hétérogénéité des publics avec la volonté politique d'une plus grande participation des bénéficiaires. A ce titre, les services sociaux doivent favoriser la proximité sur le terrain et valoriser la pluridisciplinarité de l'intervention. L'insertion professionnelle provoque la spécialisation de travailleurs sociaux qui se détachent de plus en plus du service social. Axée originellement sur la recherche du mieux-être de la personne, l'action sociale d'aujourd'hui tend à considérer le développement de l'environnement de la personne. L'insertion, par exemple, n'est plus une forme d'aide à la personne mais devient un outil de développement social et économique qui sert la collectivité dans son ensemble. Le centre d'intérêt du travail social se déplace de l'individu à la collectivité dans une logique de prise en compte des ressources et des faiblesses de toute la cité. Une distanciation s'opère donc entre les « nouveaux métiers » du travail social et les assistants sociaux.
Ce phénomène est renforcé par les pouvoirs publics supralocaux. Ainsi par exemple, le mode de financement de l'aide sociale implique aujourd'hui la maîtrise de l'appel à projet. Cette « culture » du projet demande au travailleur social de nombreuses compétences :
Il doit être capable de faire une analyse des besoins qui, pour être crédible, nécessite l'utilisation de méthodes de recherche en sciences sociales ;
Il doit définir la politique sociale qu'il souhaite développer en l'argumentant, en établissant les objectifs à court, moyen et long termes et inscrire les résultats escomptés dans la politique sociale du pouvoir subsidiant ;
Il doit dès lors connaître la politique sociale des pouvoirs régionaux, fédéraux et européens. Ceux-ci étant traduits par des textes juridiques, il doit disposer d'un référentiel juridique suffisant ;
Il doit être capable de réaliser un plan financier viable en sachant que la complexité des subsides suppose la maîtrise de l'ingénierie financière ;
Il doit être capable d'élaborer l'organisation de son action dans le temps et dans les conditions qui lui sont données ;
Il doit être capable de rédiger un rapport, souvent succinct qui devra convaincre le pouvoir organisateur (le Conseil de l'Aide Sociale) et séduire le pouvoir subsidiant ;
Il doit être capable, au besoin, de faire du lobbying afin de valoriser son projet et le mettre en ordre utile des décisions ;
Il doit être capable de mobiliser le personnel et les usagers autour du projet. Il devra également faire montre de séduction pour les uns et de marketing social pour les autres ;
Il doit être capable de pérenniser l'action. En ce sens, la recherche des subsides est permanente et nécessite la réécriture régulière de nouveaux projets suivant le même schéma.
Il doit être capable de gérer le suivi administratif du dossier, notamment par l'envoi de rapports intermédiaires ou terminaux. Ceux-ci se basant sur des évaluations orthodoxes ;
Il doit être capable, le cas échéant, de gérer l'équipe qui l'accompagne.
De toute évidence, l'assistant social ne peut en aucun cas assurer l'aide sociale telle qu'elle a été définie précédemment et assurer ces nouveaux modes de travail social établi sur le mode du projet. Ceci explique dès lors que l'assistant social est de plus en plus confiné à un rôle d'assistance sociale « classique », limité à des tâches administratives. Cette forme de distanciation entre le service social classique et les autres types de services aux personnes amène une nécessaire recomposition de l'intervention sociale, et une forme de gouvernance locale du social.
Réferences
Fédération Wallonne des assistants sociaux de CPAS
MONDOLFO Ph. « Travail social et développement » Dunod, Paris, 2001 p4.
M. HAMZAOUI "Quelle formation pour quels métiers » Ed. Université de Toulouse -
Bernard ANTOINE
Secrétaire du C.P.A.S. de Montigny-Le-Tilleul
Assistant social
Licencié en Sciences Politiques et Administratives
DES en développement local