Dans le cadre du « E colloque », organisé à l’occasion des 10 ans d’action sociale en Wallonie, un atelier était entièrement consacré à la question du rôle de l’usager. Une note introductive présentait quelques pistes théoriques pour saisir les transformations idéologiques récentes liées à la définition « politique » de ce rôle, dans le cadre de la mise en œuvre d’un Etat social actif. Pour rappel, l’activation des politiques sociales signifie conjointement : 1) l’activation des dépenses de l’Etat afin d’augmenter leur efficacité ; 2) l’activation du bénéficiaire, en le responsabilisant dans sa démarche d’insertion ou d’intégration ; 3) l’activation des professionnels chargés de mettre en œuvre les politiques sociales. L’activation nous renvoie, dès lors, à un triple mouvement de transformation de l’intervention publique : conditionnalisation (ou contractualisation), individualisation et territorialisation.
Comme je l’évoquais en introduction de cet atelier, le rôle de l’usager n’est pas entièrement circonscrit par l’énoncé des politiques publiques ou par les cadres cognitifs et normatifs qui les sous-tendent. Le rôle de l’usager se construit principalement dans l’action (publique), dans une série d’interactions (« cadrées ») entre le bénéficiaire d’une mesure et la multiplicité d’intervenants sociaux ou intermédiaires publics chargés de traduire ces mesures en action sur autrui.
Durant trois semaines, une trentaine d’acteurs (ou collectifs d’acteurs) de terrain se sont exprimés sur cette problématique, en témoignant de leur expérience professionnelle, en rendant compte de tensions (techniques, organisationnelles, morales) ou questions liées à la pratique quotidienne du travail sur autrui (Dubet, 2002) dans le champ de l’action sociale en Wallonie. Il convient d’une part de souligner la qualité des interventions, la richesse des témoignages, la pertinence des questions soulevées par les acteurs de terrain, et d’autre part, de déplorer la très faible participation de l’usager, - certes au centre de l’action publique mais, une fois encore, resté à la périphérie ou tenu à l’écart du débat public, comme le soulignent Richard Dubois et Yvon Henri.
Je ne proposerai pas ici une synthèse des débats, - ce travail ayant déjà été réalisé par Baudouin Massart, modérateur du colloque. Je me limiterai donc à quelques commentaires et pistes de réflexion.
Ce qui transparaît des échanges entre professionnels de l’action sociale en Région wallonne, c’est une conception résolument « humaniste » de l’usager, qui semble largement partagée par les intervenants, - bien que le terme même d’usager soit loin de faire l’unanimité. L’usager doit être considéré comme « un être humain à part entière », nous dit Audrey Maes, « qui ne peut se réduire ni à ses besoins, ni à sa consommation », précise Jean-Marc Compere, qui doit être « appréhendé dans sa globalité » (Dominique Baré ; Groupe Exclusion du Réseau Liégeois), dans sa « spécificité » ou singularité (Inter Centres des Centres de Services). L’activation de l’usager se définit alors comme un travail d’accompagnement d’individus en souffrance, visant principalement à développer leur « autonomie » (Toudji Boudji), le « bien-être et l’épanouissement de l’individu » (Dominique Baré), le repositionnement des individus « au centre de leur projet » (Joseph Mitanis) afin qu’ils reprennent « leur vie en main » (Brigitte Vandermeer), qu’ils (re)deviennent « acteurs » (Paul Trigalet).
Ces témoignages font directement écho à un travail de terrain, que j’ai eu l’occasion de mener au FOREM, à Carrefour Formation, ainsi qu’en Entreprises de Formation par le Travail, dans le cadre d’une recherche réalisée au GIRSEF (Orianne et al., 2004 ; Orianne, 2005) : là aussi, l’autonomie du demandeur d’emploi, de l’usager, du stagiaire apparaît bien souvent comme le sens unique du travail d’insertion. A défaut de le mettre à l’emploi, le professionnel de l’insertion invite le demandeur à se mettre au travail sur lui-même. Il propose un travail sur l'employabilité de la personne, - dans le cadre de formation, de stages en entreprise, de coaching, de simulations d’entretiens d’embauche, de tables d’écriture de lettres de motivation ou de CV, etc. -, pour l'« aider » à chercher un emploi, à devenir « acteur » de sa propre quête, « entrepreneur de soi ».
Sans remettre en question la valeur intrinsèque de cette approche « humaniste » de l’action sociale, je me contenterai de souligner les contradictions ou tensions que cette approche génère, lorsque la principale modalité du travail sur autrui réside dans « la mise au travail sur soi » : mettre l’usager, - cet « individu en souffrance pris dans sa globalité » -, au travail sur lui-même, en quête d’autonomie, en recherche de soi.
Cette réflexion s’appuie directement sur les échanges d’un sous-groupe de discussion initié par Vincent Fries, usager et représentant d’un collectif de bénéficiaires d’un service d’aide à la vie journalière dans le secteur du handicap physique. Vincent Fries rappelle, à juste titre, qu’une déficience (physique ou mentale) ne constitue un handicap que dans un contexte (familial, géographique, institutionnel), dans un environnement inadapté à cette déficience. En d’autres termes, le handicap n’existe que par et dans une société « défaillante ».
Notons que ces propos rejoignent tant les thèses relatives à la construction sociale de la déviance développées à Chicago (Becker, Hughes, Freidson) que les écrits incendiaires d’Antonin Artaud(1). Ils sont certes dérangeants, « politiquement incorrects », car ils insistent sur la prise en compte des responsabilités collectives dans la production et le traitement de la souffrance individuelle. Ils sont éclairants, car ils montrent et démontrent les limites d’une approche « individualisante » et « ressourciste » de l’action sociale, essentiellement centrée sur la question des ressources (inégales) dont disposent les individus.
Aujourd’hui, le modèle de la Troisième voie (Giddens, 1998) survalorise l’action (publique) sur l’individu (l’investissement dans le capital humain) au détriment d’une action sur les contextes, sur les institutions : il s’agit essentiellement d’agir sur l’individu, de doter l’individu de capitaux (capital financier, social, culturel), de ressources multiples pour agir dans un monde incertain, sans se soucier de la capacité(2) de l’individu à traduire ou convertir ces ressources, ces capitaux, en accomplissements, en choix de vie, dans un contexte particulier. Ainsi, les politiques actives d'emploi se bornent à équiper l'individu pour le marché du travail (Gazier, 2003), - comme si le chômage résultait davantage d’un déficit massif d’employabilité individuelle que de l’organisation d’un manque structurel de places disponibles. Ainsi, les nouvelles orientations normatives des politiques éducatives en Communauté française de Belgique mettent l’accent sur le projet individuel de l’élève (Frenay et Paul, 2004), en particulier dans les filières de relégation, comme stratégie affirmée de lutte contre l’exclusion au sein du système scolaire, - alors que ce même système apparaît comme un des plus inégalitaires d’Europe (Dupriez et Vandenberghe, 2004 ; Dupriez et Dumay, 2004). Ainsi, les politiques actives en matière de santé mentale se concentrent désormais sur l’accompagnement du « malade » (De Munck et al., 2004), - l’outiller, l’équiper pour vivre en société, pour (re)devenir un « citoyen » à part entière -, alors même que c’est la société qui, par l’intermédiaire de professionnels habilités et mandatés, décrète de délire la conscience qui travaille (Artaud., 1974 : 16).
En contrepoint de cette tendance lourde à la responsabilisation individuelle, à la transformation de responsabilités collectives (comme le plein-emploi) en responsabilités individuelles (comme celle d’être pleinement employable), il me paraît essentiel de souligner l’enjeu d’une action collective sur les équipements institutionnels, sur les contextes, sur les opportunités réelles qui s’offrent aux individus : « Mon rêve, nous dit Vincent Fries, ce n’est pas de guérir de mon handicap, c’est de ne plus y penser parce que je vis dans une société adaptée à ma différence ». Comme le souligne Nachawati Maha, « il devient évident qu’il faut adapter les équipements d’une société de manière à ce que le handicap physique ne se ressente plus ». Il en va de même, me semble-t-il, pour l’ensemble des secteurs de l’action sociale. Car on ne peut attendre du rôle de l’usager, la résolution, à un niveau biographique, des contradictions du système.
Jean-François Orianne
Chercheur au GIRSEF (UCL)
Novembre 2005
Notes
(1) Lire à ce propos « Van Gogh, Le suicidé de la société », « Les malades et les médecins » ou encore « Aliénation et magie noire ».
(2) Il faut entendre « capacité », au sens d’Amartya Sen (2000), comme l’étendue de la liberté individuelle : un ensemble de compétences individuelles et d’opportunités réelles.
Références bibliographiques
Artaud A., [1947], (1974), « Van Gogh, le suicidé de la société », in Œuvres complètes, vol. XIII, Gallimard, Paris.
De Munck J., Genard J.-L., Kuty O., Vrancken D., Delgoffe D., Donnay J.-Y., Moucheron M., Macquet C., (2003), Santé mentale et citoyenneté. Les mutations d’un champ de l’action publique, Academia Press, Gent.
Dubet F., (2002), Le déclin de l’institution, Seuil, Paris.
Dupriez V. et Dumay X., (2004), « L'égalité dans les systèmes scolaires : effet école ou effet société ? », Les Cahiers de Recherche en Education et Formation, n°31, GIRSEF/CPU, Louvain-la-Neuve.
Dupriez V. et Vandenberghe V., (2004), « L'école en Communauté française de Belgique : de quelle inégalité parlons-nous ? » », Les Cahiers de Recherche en Education et Formation, n°27, GIRSEF/CPU, Louvain-la-Neuve.
Frenay M. et Paul C., (2004), « Le développement de projets pédagogiques : reflet ou source de l'engagement de l'enseignant universitaire dans ses activités d'enseignement ? », Les Cahiers de Recherche en Education et Formation, n°33, GIRSEF/CPU, Louvain-la-Neuve.
Gazier B., (2003), Tous sublimes. Pour un nouveau plein emploi, Flammarion, Paris.
Orianne J.-F., Maroy C., Moulaert T., Vandenberghe V., Waltenberg F., (2004), Mises en œuvre locales des formules d’activation des politiques d’emploi, Academia Press, Gent.
Orianne J.-F., (2005), Le traitement clinique du chômage, Thèse de doctorat en sociologie, UCL.
Sen A., (2000), Repenser l’inégalité, Editions du Seuil, Paris.