Sommaire
Le rôle de l ' « usager »
1. Variations autour d’un terme. 2
2. Activation, contractualisation et responsabilisation. 2
3. Qu’est-ce qui a changé pour les travailleurs et les usagers ?. 2
4. Considérations autour de la Charte. 2
LE.colloque consacré au rôle de l ' « usager », a abordés de nombreuses questions.
L'une d'elles portait sur le choix du terme même d' « usager ». Car, cette appellation sous-tend bien souvent la définition de son rôle. Les professionnels utilisent des termes différents pour définir les personnes avec lesquelles, et pour lesquelles, elles travaillent : usagers, bénéficiaires, ayant-droits, clients, public-cible, population... Chacun de ces termes comprend un positionnement par rapport aux évolutions actuelles du travail social. Car la position comme le rôle de l’usager ont évolué au cours de ces deux dernières décennies. La notion de contractualisation, qui consiste à responsabiliser l'usager via le concept d’activation des droits, est devenue un principe majeur dans la manière de penser les politiques sociales en Europe et en Wallonie. La mise en place d’une Charte de l’usager dont le but est de garantir à la population une série de droits en proposant un ensemble de règles auxquelles doivent se conformer les services et associations.
Beaucoup d’apports concernent la définition même d’usager. Jean-Marc Compère, de l'Association Syndrome X-Fragile, voit dans l’usager « une personne qui use ou qui utilise », qui a des « besoins spécifiques pour s’épanouir dans son projet de vie », mais en même temps, on ne « peut réduire une personne à ses besoins, ni à sa consommation ». Pour ce participant, l’usager est avant tout une « personne ».
Point de vue partagé par Audrey Maes, de l'asbl Parthages qui oeuvre à la participation des personnes handicapées à la société. Elle estime que, quelque soit le terme utilisé, l’usager doit être considéré comme un « être humain à part entière », sinon c’est le sens même de l’action sociale qui risque d’être dénaturé. Pour elle, l'enjeu n'est pas de trouver une appellation « politiquement correcte », mais « un terme qui revêt le même sens pour le plus grand nombre et qui respecte l’intégrité de chacun ». Vincent Fries considère que le terme « usager » n’a aucun sens puisque « nous sommes toujours usagers de quelque chose ».
Pascale Pluymen, travailleuse en OISP, rappelle que « tout citoyen est un jour susceptible de devenir l’usager d’un service. Un accident de la route, un accident cérébral, une perte d’emploi, les traites qui s’accumulent et on passe du j’étais quelqu’un, une personne, à la catégorie, usager. »
La question a dès lors été posée de savoir si l’usager pouvait être un égal et un partenaire. Selon Vincent Fries, c’est un idéal encore utopique. Dominique Baré, responsable du CRIC, le service d’insertion du CPAS de Soignies, estime également qu’il est impossible que l’usager soit un égal, puisqu’il est dans une position de demandeur par rapport à une institution. En revanche, il peut être un partenaire si on l’associe au processus dans les démarches qui le concernent. « L’égalité de l'usager » soulève la même objection chez Marc Chambeau, enseignant à l'Institut Cardijn, qui rappelle que, dans le travail social, il s’agit « d’une relation entre un aidant et un aidé, entre un novice et un initié, entre un dominant et un dominé, et donc une relation qui ne peut être égalitaire. Néanmoins, c’est sur base de ce constat inégalitaire qu’il est possible pour le travailleur social d’ouvrir une brèche « pour développer plus d’égalité et donc plus de démocratie, et concrètement travailler à plus d’égalité au sein de la relation. » Marc Chambeau souligne aussi que le travail social doit favoriser les moyens d’expression des usagers pour tendre vers plus d’égalité.
Le lieu d’accueil et de travail géré par des collectifs d’utilisateurs « Toudi Boudji » constitue justement un de ces moyens d'expression. Dans le cadre de ce premier E.colloque, les membres de « Toudi Boudji » ont débattu entre eux de la signification du terme « usager ». Les avis sont variés : « Certains l’acceptent tel quel en le différenciant de connotations du genre : usager = vieux, sale ou usager… de drogues. Le terme est alors utilisé comme lorsque l’on parle d’ ‘usager de la route’ ou ‘usager des transports en communs’, il est apparenté à ‘utilisateur’. D’autres trouvent ce terme dévalorisant, lié à une forme d’assistanat. Ils préféreraient parler de ‘participant’, terme plus valorisant, mettant plus en valeur la fonction d’ ‘acteur’. De plus, les termes ‘usager’, ‘bénéficiaire’, ont un temps car les personnes évoluent vers la participation. La rébellion par rapport au terme utilisé pour désigner les personnes n’est-elle pas elle-même un signe d’évolution ? »
Enfin, au-delà de toute appellation, les Centres de service social de Wallonie estiment que les personnes qu’ils rencontrent pourraient être décrites à partir de leur « sans » : sans domicile fixe, sans papier, sans formation, sans ressources, sans bonne santé, sans liens sociaux… Mais cela leur semble « sans perspective d’avenir ».
L'activation et la responsabilisation des usagers a été l'origine de nombreux échanges, parfois un peu vifs, mais riches en enseignements.
Selon Joseph Mitanis de Saphemo, un service d'accompagnement pour personnes handicapées en milieu ouvert, « l’usager est un citoyen actif non seulement quand il décide lui-même de son devenir mais aussi à chaque fois qu’il se trouve au centre du projet qui le concerne et que sa participation est favorisée. » Constat qui vaut aussi pour les autres citoyens rappellent d’autres intervenants.
Concernant les politiques d’activation, Brigitte Vandermeer, coordinatrice pédagogique dans une OISP, estime qu’elles arrivent trop tard : « Je trouve impressionnant que l’on dépense autant d’argent pour réinsérer des gens qui n’auraient pas dû être désinsérés. » Pour sa part, Dominique Baré voit dans l’activation quelque chose de fondamental « pour l’usager lui-même… même s’il n’est pas consciemment demandeur ». Mais encore faut-il s’entendre sur le terme « activation ». Dès lors, il précise l'action de son service : « Il s’agit pour nous de permettre aux usagers de « goûter », d’expérimenter des moments de vie qu’ils ne connaissent pas… comme par exemple des groupes de paroles, des ateliers artistiques, des modules de bilan socioprofessionnel… » Le but est « le bien-être et l’épanouissement de l’individu ». Bien entendu, admet Dominique Baré, l’impression d’arriver parfois trop tard demeure, mais l’objectif reste d’aider des personnes à se reconstruire, à se responsabiliser à nouveau, même si parfois la mentalité du « tout m’est dû » reste assez lourde.
Thierry Martin de Dignitas, une asbl qui travaille avec des personnes surendettées, s'insurge contre cette approche. Exigez d'un d'individu qu'il s'active en vue de son épanouissement alors qu'il est dans des stratégies de survie, cela ne marche pas. Il pointe également le phénomène des travailleurs pauvres, des emplois qui ne débouchent sur aucune amélioration matérielle de l'existence. Dans ces conditions, il lui apparaît utopique de penser qu'un usager puisse s'épanouir pleinement dans des activités artistiques et culturelles. Il renvoie à la pyramide de Maslow qui structure les besoins humains des plus élémentaires (faim, soif, survie, sexualité, repos, douleur) aux plus philosophiques (se réaliser). A celle-ci, Dominique Baré lui oppose une autre théorie où les besoins ne sont pas hiérarchisés, mais pris dans leur globalité. Vincent Schroeder du Relais social de Liège observe, lui, dans ses pratiques avec les sans-abri, que « la détresse la plus aiguë se retrouve dans la non-rencontre de besoins d’appartenance et d’estime de soi ». Parfois, certains sans-abri ayant trouvé un logement sont tellement en proie au sentiment de solitude qu’ils retournent dans la rue. Le sentiment d’utilité collective prime, selon lui, sur le besoin de prendre soin de soi (alimentation, santé, logement…).
Thierry Martin revient à la charge en dénonçant la contractualisation accrue comme s’inscrivant dans un schéma de société caritative. Il se demande comment l’usager peut ou doit se comporter et ce qui est prévu pour l’accueillir. Il constate encore que « le politique reconnaît que certains revenus de base (dont le RIS, mais pas uniquement) ne permettent pas de mener une vie conforme à la dignité humaine, mais opte pour un saucissonnage du revenu : à une maigre somme s’ajoutent un tas de mesures « périphériques » : chèque-mazout, chèque-sport, chèque-culture, aide médicale,… que sais-je… pour lesquels il faut introduire des dossiers pour justifier en permanence de son état d’indigence… (… ) A ces usagers, on demande de « s’insérer ». De participer. De prouver qu’ils « méritent » l’aumône qu’ils perçoivent. Et de s’activer. » Il dénonce aussi les « pratiques d’exclusion des plus exclus » de la part de certains CPAS : refus d’appliquer la loi de référence pour les sans-abri, certaines personnes sont considérées comme « irrécupérables »…
La pensée de Michel Goffin, professeur de méthodologie du travail social, n'est pas très éloignée de ce constat. Selon lui, « l’évolution récente du concept même de « l’état social actif » montre cette tendance lourde à la nécessité de se montrer « méritant » quant à l’obtention du bénéfice de l’intervention sociale. » Pour lui, cela s’inscrit dans une tendance à la « modélisation de l’usager - une forme de pensée unique, du moins par catégorie de « personne/problème », à la fois elle manifeste le risque de culpabilisation accrue de l’usager à trop considérer sa responsabilité individuelle dans la situation vécue ou dans le processus pour y remédier. »
Pour sa part, Bernard Dutrieux, chef du service Formation de la Fédération des CPAS wallons, admet qu'il y a « dans la multiplication des avantages « périphériques » octroyés aux bénéficiaires du RIS quelque chose de charitable. » Mais pour lui, cette politique contribue aux pièges à l’emploi, puisque toute personne bénéficiant de ces avantages et qui, en s’insérant, travaillera au revenu minimum garanti, perdra de l’argent. Concernant la contractualisation, il l’analyse de manière positive. « En décembre 2003, dans le rapport bisannuel du Centre pour l’égalité des chances, la Fédération des CPAS défendait cette thèse : « Le contrat est perçu par les CPAS comme une contrainte constructive qui permet de contractualiser les rapports entre les CPAS et les bénéficiaires : respect des échéanciers, clarification objective des devoirs et obligations de chacun, dynamique constructive de travail, meilleure planification, transparence des discours… » Quand l’approche est bien conçue, les services spécialisés, notamment les services d’insertion, peuvent être davantage dans le respect des rythmes, valeurs et projets des usagers. Beaucoup de services, quand ils en ont les moyens, travaillent de la sorte. » En d'autres termes, il convient de s'adapter aux usagers.
Le Relais social du Pays de Liège soutient cette approche. Les services sociaux et les différents dispositifs doivent s’adapter à l’usager et non l’inverse. Différentes démarches ont été mises en œuvre à cette fin : la création d’un « espace dialogue » où chacun s’exprime et où les usagers apprennent à regagner la confiance en eux ; la création d’une cafétéria sociale où les usagers s’occupent du service au bar ou encore de la préparation des sandwichs dans le cadre d’un programme d’activation. Ce travail contribue à une réappropriation d’une fonction sociale. Les usagers s’impliquent aussi aux côtés des travailleurs sociaux pour soutenir des personnes en recherche d’un logement ou organiser des actions en faveur du droit au logement.
Nombre d'interventions vont dans le même sens. Pour « activer » les usagers ou encore les responsabiliser, il importe de les placer au coeur du dispositif qui le concerne et aussi de leur offrir des moyens et des espaces d'expression.
Ainsi, relève le Relais social de Charleroi, les personnes qui se sont inscrites dans des projets collectifs « progressent dans leur réinsertion personnelle. Elles retrouvent des relations familiales, sociales, voire professionnelles ou formatives et, en même temps, elles se sont insérées dans des collectifs actifs, et c'est peut-être plus récent, se sont senties responsables et solidaires de ceux qui ne sont pas encore aussi resocialisés qu’eux. » « Toudi Boudji » (« Toujours bouger ») a été créé dans cette optique : ce lieu d’accueil et de travail est destiné et géré par les collectifs d’utilisateurs : il permet aux collectifs de mûrir, en donnant des responsabilités aux anciens utilisateurs dans le cadre d’une gestion conjointe du lieu avec les travailleurs. Concernant le rôle de l’usager, ceux-ci se sont exprimés en le plaçant au coeur du processus et lui donnant des moyens d'expression : « Le rôle est l’ensemble des conduites qui constituent l’appartenance sociale de quelqu’un. Il ne se limite donc pas à la première apparence. Ils estiment que leur premier rôle est de mettre des stratégies en œuvre pour s’en sortir. Pour cela, les structures sociales devraient donner les moyens d’expression, d’émancipation, mettre en évidence les capacités de chacun et susciter la réflexion. »
Paul Trigalet, de Solidarités nouvelles, abonde dans ce sens : « L’action sociale doit créer les conditions pour que ‘l’usager’ devienne ‘acteur ‘ de son insertion, de sa resocialisation. La charte du Relais social de Charleroi dans le chapitre – ‘citoyenneté’ précise qu’il faut ‘permettre’ à la personne en détresse, le droit à être informée, à participer, à s’associer, à ‘revendiquer’ et à exercer ses droits et devoirs civiques. » Malheureusement, souligne-t-il, lorsque les usagers revendiquent, ce n’est pas toujours apprécié des politiques et des travailleurs sociaux. Pour lui, la Charte Sociale Wallonne devrait consacrer de tels droits.
Les Centres de service social de Wallonie sont également favorables aux espaces d’expression. Concernant la responsabilisation, ils considèrent que « les usagers sont souvent aptes à suivre une voie d’intégration sociale pour autant que l’on accepte de tenir compte de leurs limites personnelles incontournables et que le travailleur social mette en œuvre les actions qui leur permettent de dépasser ces limites. » Ils observent également qu'il est important de développer des lieux et services où la personne reste au centre du processus et de l’action. Quant à Bernard Dutrieux, il signale que, dans l’univers des CPAS, l’usager est aussi placé au cœur de nombreux dispositifs (maisons de repos, services d’aide aux familles, etc.). Enfin, Dominique Debelle, responsable de la coordination d’un réseau pour usagers, croit au travail en réseau et aux espaces d’expression comme moyens pour favoriser la responsabilisation et l’autonomisation de l’usager.
Pour Vincent Fries, la multiplication des différents professionnels intervenants entraîne une perte dans la polyvalence de ceux-ci pour répondre aux besoins multiples de l’usager. Néanmoins, il admet qu’ « il faut peut-être revendiquer le droit de ne pas obligatoirement trouver des solutions idéales car, de toute façon, celles-ci n’existent pas. »
Brigitte Vandermeer, coordinatrice pédagogique dans une OISP, déclare que dans son association, « on tente de plus en plus de faire ‘participer’ les usagers, de les pousser ‘à reprendre leur vie en main’. Car le plus souvent, ils n’ont plus de contrôle sur leur vie ou croient qu’ils n’en ont plus. » Le monde est devenu de plus en plus complexe pour des gens aux capacités limitées face à des situations administratives lourdes (conditions pour être considérés comme co-habitants,…) auxquels même des gens cultivés seraient incapables de répondre. De même, quand on est issu d’un milieu familial de sans emploi ou avec emplois précaires et que « l’école n’a pas rempli son rôle d’insertion sociale », où trouver les compétences sociales minimales pour trouver un travail ? Sans parler de personnes confrontées à des troubles psychologiques importants et qui n’ont jamais été pris en charge. »
Au Relais social de Charleroi, on partage ce constat : la vie en rue a un impact sur la santé mentale des usagers, de même que « la dés-institutionnalisation de la psychiatrie a conduit à la rue nombre de personnes qui auraient, auparavant, séjourné dans des hôpitaux psychiatriques. » Face à ces situations, le Rebond souligne l’intérêt d’initiative telle que la Convention entre le CPAS de Charleroi et les médecins généralistes. Ces derniers rencontrent les patients en rue et dans les services quand les personnes s’y trouvent. « Ces prestations ont permis une issue rencontrant à la fois la nécessaire conscientisation de l’utilisateur à sa santé et le soutien au travailleur social. » Par ailleurs, Suzanne Huygens du Relais social de Charleroi remarque que « autant il est important de travailler autour du projet des personnes ayant vécu un accident [de la vie] ; autant il est important, avec les personnes gravement démunies, de sortir du schéma classique qui est adapté aux situations occasionnelles. Le DUS (Dispositif d'Urgence Sociale) souhaite travailler à « la réduction des risques et des dommages » causés par la vie dans la rue. Les modèles d’intervention changent. Les membres de l’équipe prennent le temps de construire la relation. »
Pour sa part, Thierry Martin (Dignitas) observe le développement du phénomène des « travailleurs pauvres » : « sous-statuts, contrats précaires, missions d’intérim en cascades ou d’une longueur telle qu’elles n’ont plus rien de « temporaires », etc. », ainsi que la croissance du nombre d’accidentés de la vie : faillite personnelle, restructuration de leur société et licenciement à un âge difficile, maladie qui provoque une chute des revenus et une croissance exponentielle des dépenses en soins de santé, etc.
Plusieurs intervenants ont pointé quelques éléments essentiels qui pourraient être incorporés dans la Charte concernant le rôle de l'usager. D'autres, par contre, émettent des réserves sur le principe même d'une Charte.
Vincent Fries estime que l’usager doit être consulté le plus souvent possible et informé « de manière complète et en temps réel ». Pour lui, il ne suffit pas d’être actif, encore faut-il être entendu. Il suggère « des rencontres beaucoup plus structurées entre tous les acteurs avec au centre prioritairement la personne que l’on aide ». Il renvoie aussi à la loi du 25 février 2003 contre les discriminations en mettant l’accent sur les discriminations indirectes : règlements d’ordre intérieur, qualité des services… Et de préciser : « L’usager, c’est aussi un client qui a le droit d’être exigeant sur la qualité des services et des prestations. » Jean-Marc Compère plaide dans le même sens : « Toute personne utilisant les services sociaux ou privés est une personne qui est certainement diminuée au niveau de ses capacités et qui a besoin d’un encadrement adapté pour simplement vivre son projet de vie. »
De son côté, Jean-Michel Caudron, coordonnateur de Perspective, un centre francophone d’expertise en gérontologie, renvoie à l’expérience française en citant la Charte des droits et libertés de la personne accueillie, et, plus précisément, à l’article 6 de la loi du 6 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médicosociale. Celle-ci prévoit de garantir les droits et libertés individuelles des personnes prises en charge par des établissements et services sociaux et médico-sociaux, entre autres, en remettant à ces usagers un livre d’accueil reprenant la charte des droits et libertés de la personne accueillie, ainsi que le règlement de fonctionnement. La charte introduit également : un principe de non-discrimination, un droit à la prise en charge, un droit à l’information, un principe du libre choix, du consentement éclairé et de la participation de la personne, un droit à la renonciation aux prestations dont elle bénéficie, un droits au respect des liens familiaux, un droit à la protection, un droit à l’autonomie, un principe de prévention et de soutien, un droit à l’exercice des droits civiques, un droit à la pratique religieuse et, enfin, le respect de la personne et de son intimité.
S'inspirant de la charte du Relais social de Charleroi, Paul Trigalet demande que la Charte sociale wallonne consacre le droit à être informé, à participer, à s’associer, à « revendiquer » et à exercer ses droits et devoirs civiques.
Sur le principe même de la Charte, Bernard Dutrieux, chef du Service Formation des CPAS wallons émet une réserve : « Parfois, les intentions les meilleures sont contreproductives. Ainsi, en insérant la Charte de l’assuré social dans les dispositions de la Loi du 26 mai 2002 et, prochainement, dans la Loi organique des CPAS et donc dans l’ensemble de l’aide sociale, le législateur pense défendre les droits de l’usager. Ce qui se passe : beaucoup de papiers qui nuisent à l’authenticité de la relation, que l’usager signe dans l’urgence parce qu’il faut bien et que, parfois, il ne comprend pas. »
Toujours sur le principe de la Charte, Jean-Marie Berger, secrétaire du CPAS de Charleroi, déplore la référence au moyen-âge. Par ailleurs, il rappelle qu’il n’y a pas de droits sans devoirs. « Le rôle de l’usager est donc, me semble-t-il, celui d’un citoyen à part entière, ayant des droits et des devoirs, acteur de son présent et de son avenir, soucieux d’être reconnu comme tel et non d’être materné, biberonné, dorloté de la naissance à la mort. L’usager sait très bien que, s’il n’a pas de devoirs, il ne sera que bénéficiaire de services ; il sait qu’il ne peut être acteur que s’il détient une part des solutions à apporter. » Dans cette logique, « la Charte Sociale Wallonne doit renforcer la citoyenneté, la solidarité, la participation de tous. Elle ne peut, dès lors, énoncer des droits sans énoncer les conditions d’exercice de ces droits et les obligations correspondantes. »
Patchwork quelque peu hétéroclite, les perspectives reprennent une série d'éléments mis en avant par les secteurs en vue d'améliorer tant le rôle, ou plutôt la vie, de l'usager, que le devenir de la société. Sans pour autant être exhaustives, ces perspectives reflètent divers points de vue sectoriels.
Concernant les personnes handicapées, Nachawati Maha, suggère qu’on adapte les équipements de la société de telle manière qu’ils ne soient plus des obstacles pour ces usagers, qu’ils ne les ressentent plus comme tels. Vincent Fries abonde dans ce sens : « Mon rêve, ce n’est pas de guérir de mon handicap, c’est de ne plus y penser parce que je suis dans une société adaptée à ma différence. » De même, il estime qu’il faudrait structurer et organiser la société de manière à remotiver les usagers pour qu’ils soient actifs de leur devenir, afin qu’ils sortent du schéma « tout m’est dû ». Il pointe aussi le rôle social que peuvent jouer les médias pour contribuer au renforcement positif de l’image des usagers.
A propos des sans-abri, Suzanne Huygens du Relais social de Charleroi, estime qu'« il semble important de revaloriser l'image des sans-abri auprès des services généralistes et des services travaillant l'insertion. Ce processus implique une participation de l'utilisateur à l'amélioration de l'image des sans-abri. »
De son côté, le Groupe du Réseau liégeois « Exclusion sociale et accompagnement en milieu de vie » a rassemblé une série de recommandations émises par des travailleurs de terrain et des usagers. Celles-ci s’adressent aux travailleurs, aux institutions et aux politiques. Les thèmes portent sur : « le partenariat avec l’usager », « la démarche proactive », « le référent, à savoir un travailleur et un service donné, ayant pour mission d’appréhender globalement la situation d’un usager, afin d’identifier au mieux ses besoins et ses ressources en s’assurant du suivi des démarches entreprises », l’activation qui consiste en « une amélioration de l’image de soi de l’usager qui récupère ainsi une fonction d’acteur, participant à l’échange social, en valorisant ou en augmentant ses compétences propres. Il s’agit donc d’initier une trajectoire de vie individuelle et de rétablir des perspectives d’avenir au sein de la communauté globale. Il s’agit de stimuler la participation des usagers-citoyens tant sur les plans sociaux et culturels qu’économiques et politiques. »
En matière d'insertion socioprofessionnelle, Brigitte Vandermeer formule les pistes suivantes : « un enseignement où l’humain serait au centre et pas les résultats, le citoyen plutôt qu’un sac de connaissances » ; une globalisation de l’aide afin que la personne arrête de circuler entre différents intervenants ; la revalorisation des bas salaires pour rendre plus attractif le travail peu qualifié.
Au sujet des jeunes en difficultés, la revue IMP 140, qui s’adresse aux professionnels travaillant pour les familles et les jeunes dits « caractériels », considère que « associer les familles à l’action éducative des professionnels constituera sans nul doute l’un des principaux enjeux et paris pédagogiques de la décennie à venir » sous peine d’occasionner un nouvel échec pour l’enfant.
Enfin, concernant les publics des CPAS, Philippe Coupleur, de Dignitas, interpelle les CPAS et les Conseils de l’Aide sociale en leur demandant pourquoi ils n’incluraient pas des usagers comme « experts du vécu » dans leurs structures dans une optique de démocratie participative ? Cela permettrait auxdits usagers d’être plus acteurs de la réinsertion sociale. Vincent Fries approuve le principe, mais doute de son efficience, estimant qu’il est difficile d’inciter les usagers à être actifs.
La contribution de Christophe Ernotte, directeur général de la Fédération des CPAS wallons, va dans le même sens. Si le principe de la démocratie participative peut être soutenu, il risque aussi de s’avérer un leurre. Il voit plusieurs objections en prenant l’exemple de la création de conseils consultatifs des usagers des CPAS : 1) reprenant la pyramide de Maslow, il constate que la grande majorité des usagers ne sont pas demandeurs ; 2) il souligne aussi la charge supplémentaire de travail qu’entraînerait la création d’une telle structure ; 3) enfin , il rappelle que la législation favorise déjà l’échange d’information entre les usagers et différents organes des CPAS, sans compter que l’avis des usagers est sollicité dans de nombreux CPAS. Néanmoins, il suggère de lancer quelques expériences pilotes en vue de mieux cerner l’idée.