Accrochée au mur de la boulangerie de mon village, la reproduction du tableau de Millet, « L’angélus », a toujours séduit mon enfance. On y voit deux paysans, un homme et une femme, interrompus dans leur tâche agricole, occupés à prier, répondant à l’appel des cloches de l’église du bourg.
Certes, il s’agit d’une image bucolique, mais elle rappelle que longtemps la vie d’un territoire fut rythmée à partir de ces appels ; et, si la cité occidentale a perdu cette ponctuation de la quotidienneté, elle reste d’actualité dans les pays musulmans dont les journées sont séquencées par les invitations du minaret.
Aujourd’hui, la laïcisation, la présence des femmes dans le monde du travail, la mobilité, la virtualité, l’accès pour tous à l’enseignement jusqu’à l’âge de dix-huit ans, l’apparition des nouvelles familles, la multiculturalité, la production de biens à « flux tendu » et la flexibilité du temps de travail ont profondément bouleversés nos rapports au temps, aux autres, au territoire.
La question de la cohésion sociale et territoriale s’impose à tous les acteurs de la société.
Comment , dans ce chahut spatio-temporel, ce grand écart entre mondialisation et proximité, sur une planète en situation de production ininterrompue, inscrire le progrès social et conserver du sens collectif ?
La réponse se trouve sans doute dans l’implémentation du développement durable au titre de politique centrale au sein de l’ensemble de l’action publique , quel que soit son échelon.
Comment définir l’application de ce concept à la Région wallonne ?
Dans une récente étude que j’ai dirigée au sein de la « Conférence permanente du développement territorial », intitulée « Mise en œuvre opérationnelle de l’agenda 21 local », l’équipe de recherche suggère la définition suivante :
« Le développement durable exige une action politique concertée et partagée, transversale et multidimensionnelle, c’est-à-dire systémique , qui intègre équitablement les interactions et interdépendances entre l’économie, l’environnement, le social et la culture dans une recherche permanente de cohésion territoriale entre les différentes sous régions composant le territoire wallon ; solidarité et équité également recherchée avec les autres régions du monde; mais aussi dans un souci constant de tenir compte de ses effets sur les générations futures. »
Par cette approche conceptuelle, le territoire et le temps peuvent se transformer en support à la co-construction d’un nouveau contrat social.
Ainsi, à l’échelon local, il s’agira de multiplier les espaces publics, virtuels ou présentiels, pour renforcer, parfois, ou susciter, souvent, le dialogue entre les membres de la communauté. Cet effort visera à rechercher collectivement une concordance entre offre temporelle d’un territoire et demande des acteurs qui y vivent, quels que soient leur sexe, âge ou catégories sociales.
Il ne s’agit pas simplement de tenter d’améliorer les horaires des services, mais surtout de rechercher une organisation du temps et de l’espace qui permettent l’exercice de la citoyenneté par chacun des membres de la collectivité locale.
Ainsi, une première mesure sera de rendre les réunions de quartiers nomades, les élus quittant la maison communale pour rencontrer leurs concitoyens au cœur de leur proximité ; les jours et heures de concertation seront aussi diversifiés pour ouvrir l’accès à tous.
En cela, les municipalités deviennent des animateurs de développement territorial durable, suscitant l’émergence d’une culture commune de projet qui produira notamment une architecture temporelle et spatiale singulière. Ces dernières correspondront aux besoins de la population et des acteurs locaux au titre de socle du projet de développement local durable issu des conversations territoriales. Car, chaque territoire est unique au même titre que son organisation temporelle.
Reconstruisant leur territoire à la lumière des principes du développement durable, les acteurs identifieront de nouveaux besoins, notamment mis en relief par la mise à plat de l’organisation temporelle. Ces nouvelles exigences peuvent être des niches auxquelles l’économie sociale est en mesure d’apporter des réponses, par exemple pour concilier temps professionnels et temps familiaux. La Commission européenne, dans le cadre de Equal, un des programmes du Fonds social européen, s’est penchée sur ce souci de concilier ces temporalités en y répondant par une offre de services de proximité. Le programme Equal demande aux acteurs locaux de se constituer en partenariat territorialisé, c’est-à-dire constitué d’acteurs issus de secteurs différents et appartenant à un même territoire, pour aborder ces problèmes.
Les « régies de quartier »
Rappelons aussi que la présence publique au sein des quartiers reste un repère de sens nécessaire structurant ces espaces de vie. On a trop constaté la déliquescence de quartiers après le départ de services publics, qu’il s’agisse de la disparition des maisons communales, d’écoles, de gares ou de bureaux de poste.
Par contre, le retour de la présence publique dans ces quartiers par l’ouverture d’antennes sociales ou de bureau de police n’inscrit pas une symbolique positive dans ces espaces de vie. La récente proposition du ministre des Pouvoirs locaux semble plus positive, puisqu’il propose le partage de locaux entre commerces, guichet de population, service social, poste, etc. Cette initiative de « maison commune » à l’avantage de ne pas stigmatiser un quartier et de réintroduire une palette de services dans une mixité public/privé. La présence de ces espaces de rencontre devrait également participer au remaillage tant social que territorial.
Si la revitalisation d’un territoire s’inquiète des aspects collectifs, il convient de souligner qu’elle impliquera également une approche individuelle. Chaque habitant doit également, dans un souci de recherche d’équité sociale, pouvoir bénéficier d’un accompagnement personnalisé qui lui permettra d’avoir une vie sociale épanouie, voire d’accéder à un emploi.
Certaines politiques publiques développent une démarche territorialisée, considérant que leur action doit être globale et intégrée et ’appuient à cet effet sur la ressource transversale du lieu de vie de la personne dans un premier temps pour ne pas la déraciner. Ce processus individualisé repose sur l’idée d’une (ré)inscription de la personne dans un espace temps pour lui donner des repères qui lui serviront de levier afin de sortir de ses difficultés. Cette remise en conditions doit aussi, par la suite, favoriser l’appropriation d’un territoire plus large que celui de la proximité, et par conséquent ouvrir à des potentialités d’insertion beaucoup plus importantes. Cette méthode est appliquée dans les « régies de quartier ».
Par ailleurs, l’action des « régies de quartier » repose également sur un partenariat local. Ces éléments de justice sociale, de gouvernance avec le reste du territoire et de gestion participative sont des principes de développement durable territorialisé.
Beaucoup de questions subsistent autour du rôle des territoires et des temporalités dans un processus de recomposition sociale et territoriale.
Ainsi :
- La redéfinition des architectures temporelles et spatiales à partir des principes du développement durable peut-elle favoriser l’éclosion de nouvelles formes de contractualisation sociale ?
- Quel rôle peuvent jouer les divers niveaux de l’action publique dans ce défi ?
- Le secteur social peut-il prendre l’initiative pour susciter le processus partenarial transversal, c’est-à-dire intersectoriel, en particulier à l’échelon local ?
- Les municipalités ont-elles, potentiellement, une mission d’initiative innovante dans la mise en œuvre du développement durable à leur échelon à des fins de cohésion sociale ?
- Comment soutenir le monde associatif quand il favorise le dialogue territorial et, partant, la cohésion sociale ?
Dominique-Paule Decoster
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